Fractures relationnelles du groupe et violences collectives.

Lundi 6 Juillet 2026


Chez l’espèce humaine les conflits, les guerres  ont le plus souvent pour origine des marqueurs culturels : appartenance à une nation, religion, langage, qui motivent la coopération à l’intérieur du groupe et l’hostilité vis-à-vis de l’extérieur. Ces marqueurs n’expliquent pas les conflits internes au groupe : révoltes, guerres civiles ; ne seraient-ils pas la conséquence d’une rupture des liens relationnels qui cimentent leur unité?

La comparaison avec des espèces sauvages vivant en groupe, qui elles n’ont pas de liens culturels, peut aider à tester cette hypothèse. En fait les scissions chez les espèces vivant en groupe, sont fréquentes car elles permettent de réduire les compétitions alimentaires ou les tensions entre individus de l’espèce, elles n’aboutissent pas à des conflits entre le  groupe ancien et le nouveau. Exceptionnellement une scission permanente accompagnée d’agressions létales en accord avec l’hypothèse de rupture des liens relationnels, a pu être observée chez une population de chimpanzés (Pan troglodytes)  elle fait l’objet d’une publication*, parue dans la revue Science.

Les observations se sont faites sur des chimpanzés Ngogo du parc national de Kibale en Ouganda. Ces chimpanzés appartenaient à un groupe plus grand, sur lequel, pendant deux décades de 1998 à 2014, des observations ont été faites. Les analyses des réseaux sociaux (suivi d’individus mâles adultes de manière ciblée pendant 2 à 3 mois chaque année, intégration et interaction des femelles et jeunes mâles avec les mâles adultes) ont montré que les chimpanzés Ngogo se comportaient pendant toute cette période comme un seul groupe. Toutefois ces chimpanzés se partageaient en substructures sociales : un sous-groupe occidental et un sous-groupe central. Pendant les deux décades d’observation ces deux sous-groupes n’ont pas présenté de comportement anormal, ils se partageaient les territoires, et les partenaires sexuels.

La première observation suggérant une scission a été faite en juin 2015, les membres du sous-groupe central se sont  regroupés au centre de leur territoire, puis ont pourchassé les chimpanzés du sous-groupe occidental. Une période de 6 semaines d’évitement a commencé. A mesure que la polarisation s’est accentuée, les agressions se sont accrues. Au cours de l’année 2016, des patrouilles de mâles du sous-groupe occidental ont fait des incursions dans le territoire du sous-groupe central ; en 2017 c’était au sous-groupe central d’empiéter le territoire du sous-groupe occidental. Au cours de l’une de ces rencontres, des chimpanzés du sous-groupe occidental ont attaqué et blessé gravement un mâle dominant du sous-groupe central.

La scission a peu à peu concerné les territoires et les échanges sexuels. En 2018 la scission totale était évidente à la fois sociale, spatiale et reproductive ; le sous-groupe occidental comprenait 10 mâles et 22 femelles, le sous-groupe central 30 mâles et 39 femelles.

Après la scission totale, toutes les agressions ont pour origine les chimpanzés du groupe occidental le moins nombreux mais probablement à plus forte cohésion relationnelle ; ils ont tué plusieurs chimpanzés mâles du sous-groupe central après plusieurs attaques collectives. En 2021 de nouvelles agressions ont ciblé les enfants (14 infanticides, mâles ou femelles) du sous-groupe central. Les chimpanzés occidentaux ont tué en moyenne chaque année un mâle adulte et deux enfants du sous-groupe central entre 2018 et 2025.

Selon les auteurs de l’étude, une scission suivie d’agressions létales telle qu’elle a été décrite est extrêmement rare (une tous les 500 ans). Ce niveau d’attaques létales suivant la scission excède ceux que l’on observe dans les agressions intergroupes chez les chimpanzés et à moindre échelle chez l’espèce humaine. Ceci est en faveur de l’hypothèse initiale : les liens sociaux peuvent se rompre, le groupe se scinde et aboutit à une violence collective tout ceci en l’absence de causes culturelles. Cette étude encourage une réévaluation des modèles sur l’origine de la violence collective humaine, le renforcement des liens interrelationnels entre individus seraient aussi un facteur de paix.

Bien qu’intéressante, il manque à cette étude une explication des causes de la scission (compétition sexuelle, expansion territoriale, autre), c’est une de ses faiblesses.   


*Aaron A. Sandel et al. Science, 9 avril 2026, pp. 216-220.        




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